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Origines et histoire de la Bossa Nova

50 ans de progrès en 5 ans. C’est la promesse de Juscelino Kubitschek lorsqu’il accède à la présidence du Brésil en 1956. Pour développer le pays et intégrer (conquérir ?) cet immense territoire, de gigantesques chantiers sont entrepris : routes nationales, chemins de fer, et surtout Brasilia, une capitale flambant neuve construite ex-nihilo en 3 ans, oeuvre majeure de JK.
Cet ambitieux programme coûte fort cher, le pays s’endette au-delà du raisonnable, la promesse initiale se solde par 50 ans d’inflation en 5 ans.
Il n’empêche, le moral de la population est au beau fixe dans ce Brésil triomphant qui voit, éminent symbole de réussite, sa seleção remporter brillamment la coupe du monde de football en 1958.

C’est dans ce contexte de progrès et de prospérité relative qu’à Rio on réinvente le samba1.
A Copacabana et à Ipanema, de jeunes musiciens et chanteurs de la classe moyenne2 se retrouvent régulièrement pour jouer et écouter de la musique, notamment ce jazz venu des Etats-Unis qui bouleverse la donne et inspire de nouvelles approches.
Dans ces réunions, on s’amuse, on expérimente, on improvise, tendance anticonformiste.
Un style musical différent est en train d’éclore, il n’a pas encore de nom.

L’appellation bossa nova serait apparue pour la première fois en 1957 sur l’affiche d’un concert donné au collège israélo-brésilien de Rio par certains de ces artistes, présentés comme " (...) grupo bossa nova apresentando sambas modernos", soit "(...) groupe nouvelle vague présentant des sambas modernes".
Nouvelle vague, ou nouveau style, ou nouveau "truc", tant le terme bossa est difficile à traduire avec exactitude.
En tout cas, quelque chose de nouveau, là-dessus aucun doute.
Mais en quoi cette reformulation esthétique se caractérise-t-elle au juste ?

Pas de bossa nova sans samba

La pierre fondamentale de la bossa nova est posée en août 1958.
Un jeune guitariste baianais3, João Gilberto, reprend "Chega de saudade", chanson composée par Tom Jobim (musique) et Vinicius de Moraes (paroles), initialement interprétée par Elizete Cardoso (voir la vidéo à droite —> ).

Gilberto en donne une version minimaliste et intimiste, avec pour seul instrument une guitare qu’il manie avec délicatesse et un art inédit de la syncope. Quant à sa façon de chanter, là-aussi c’est du jamais vu : une voix souffreteuse, à peine audible diront certains, un chant au ton uniforme, sans vibrato, et un phrasé qui abuse de contretemps non conventionnels (voir la vidéo à droite —> ).

Voilà, c’est toute la bossa nova qui est synthétisée ici : une façon à la fois simplifiée et sophistiquée de jouer le samba.
Car il n’y a pas "des chansons de bossa nova", mais une façon bossa nova d’interpréter des chansons.
D’ailleurs, João Gilberto se définit lui-même comme un chanteur et un musicien de samba. Qui certes joue et chante d’une manière différente, mais toujours du samba.

"Desafinado", le manifeste de la bossa nova

Nous sommes toujours en 1958. Tom Jobim et Newton Mendonça ont pour habitude de se réunir dans l’appartement de ce dernier, rue Prudente de Morais, à Ipanema. Des moments placés sous le signe de l’amitié, de la musique et de l’alcool.
Tous deux sont musiciens dans les clubs de Rio, où ils doivent parfois accompagner de piètres chanteurs.

Un soir d’allégresse, ils composent un samba sophistiqué et dissonant au point que leurs compagnons seraient incapables de l’interpréter proprement. A la fois un piège et un hommage à ces "agresseurs du bon goût musical".
Ce qui n’est au départ qu’une satire intelligente, joyeuse et sans prétention, se transforme peu à peu en un morceau où paroles4 et musique se structurent simultanément, jusqu’à devenir cohérent.
Et si on l’enregistrait, cette chanson ?

C’est João Gilberto, encore lui, qui est choisi pour graver, en novembre 1958, ce qui constitue le manifeste incontesté de la bossa nova.
Parce que pour la première fois le terme bossa nova est revendiqué pour désigner le style musical particulier qui est le sien ("isto é bossa nova, isto é muito natural", soit "ça c’est la bossa nova, c’est très naturel").

Mais aussi parce que la chanson est une réponse cinglante aux détracteurs de la bossa nova, qui arguent que ses interprètes sont "desafinados" (qu’ils chantent faux). Eh bien non, leur réplique "Desafinados", c’est justement cela la bossa nova, et ses auteurs eux aussi ont un cœur qui bat (et, entre les lignes, peut-être plus de cœur que ceux qui s’époumonent sur des rythmes endiablés).

Formulée ainsi, la bossa nova n’allait pas tarder à séduire le monde entier (notamment grâce à l’immense succès de "A garota de Ipanema"), s’affirmant au passage comme l’un des mouvements les plus influents de l’histoire de la MPB, la musique populaire brésilienne.

 

 

1 Le genre du mot samba a été altéré pour nous parvenir ; en Portugais le nom est masculin, O samba, ou LE samba.

2 On citera notamment Tom Jobim, Vinicius de Moraes, Newton Mendonça, Carlos Lyra, Roberto Menescal, Nara Leão, Ronaldo Bôscoli, Billy Blanco, Sérgio Ricardo, Chico Feitosa, Luiz Carlos Vinhas, Sylvia Telles, Luis Eça.

3 Originaire de l’Etat de Bahia (capitale Salvador), dans le Nordeste du Brésil.

4 On doit l’allusion à la photographie prise avec un Rolleiflex à Newton Mendonça. A la suite d’une dispute, il est un temps en froid avec sa femme. Un jour, il la photographie à son insu, l’un de leurs enfants dans les bras. La photo très réussie, il l’offre à son épouse en signe de réconciliation, l’épisode lui inspirera les deux mystérieux vers.

 

 

Desafinado
musique Tom Jobim / paroles Newton Mendonça

Se você disser que eu desafino amor
Saiba que isto em mim provoca imensa dor
Só privilegiados têm o ouvido igual ao seu
Eu possuo apenas o que Deus me deu


Se você insiste em classificar
Meu comportamento de anti-musical
Eu mesmo mentindo devo argumentar
Que isto é bossa nova, isto é muito natural


O que você não sabe nem sequer pressente
É que os desafinados também têm um coração
Fotografei você na minha Rolleiflex
Revelou-se a sua enorme ingratidão


Só não poderá falar assim do meu amor
Este é o maior que você pode encontrar
Você com a sua música esqueceu o principal
Que no peito dos desafinados
No fundo do peito bate calado
Que no peito dos desafinados
Também bate um coração

Si vous dites mon amour que je chante faux
Sachez que cela provoque chez moi une immense douleur
Seuls les privilégiés ont une oreille comme la vôtre
Moi je possède à peine ce que Dieu m’a donné


Si vous insistez à qualifier
Mon comportement d’anti-musical
Moi-même, en mentant, je dois argumenter
Que ça c’est la bossa nova, c’est très naturel


Ce que vous ignorez et ne pressentez même pas
C’est que ceux qui chantent faux ont aussi un cœur
Je vous ai photographiée avec mon Rolleiflex
Cela a révélé votre énorme ingratitude


Vous ne pourrez simplement pas parler ainsi de mon amour
C’est l’amour le plus grand qui soit
Vous avec votre musique vous avez oublié le principal
Qui est que dans la poitrine de ceux qui chantent faux
Bien au fond de la poitrine bat en silence
Dans la poitrine de ceux qui chantent faux
Il y a aussi un cœur qui bat

Pour aller plus loin

- Une excellente interview de Carlos Alberto Alfonso, disquaire à Rio