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BORZEGUIM

Un manifeste pour l’environnement, de Tom Jobim

C’est l’un des clichés attachés à l’image du Brésil. Celui d’un saccage environnemental effréné, légitimé par le progrès et l’impératif besoin de développement.

Extension des terres destinées à l’agriculture ou à l’élevage, construction de routes et d’équipements industriels, ouverture de mines et carrières ... tout cela passait, et passe encore, par la destruction systématique des espaces naturels, qui sont en constante réduction, ce qui a notamment pour conséquence de pousser les dernières communautés indigènes à se retirer toujours plus loin.

Un processus illustré par ces images terribles vues à la télévision et dans les journaux : pelles mécaniques pénétrant sauvagement et sans discernement dans une forêt luxuriante, feu ravageant en quelques jours des centaines d’hectares, arbres immenses découpés à la tronçonneuse, égouts rejetés en mer et dans les fleuves ...1

Et pourtant ce cliché, s’il a la vie dure, semble dépassé : en matière d’environnement, le Brésil a réalisé d’immenses progrès, ce que démontrent certains faits et chiffres.

Le Brésil est le pays dont le territoire est le plus protégé au monde

Avec 2,4 millions de km2, ce sont 28% du territoire brésilien qui sont placés sous protection.
Le deuxième pays de la liste (et là aussi on bat en brèche quelques idées reçues) est la Chine, avec 1,6 millions de km2, mais seulement 17% de son territoire.
Quant à la moyenne mondiale, elle est de 12,2% d’après l’IUCN (International Union for Conservation of Nature).
Pour l’ONU, le Brésil est même leader en matière de zones protégées : sur plus de 700.000 km2 d’aires protégées créées ces sept dernières années dans le monde, 75% l’ont été au Brésil.

Des zones de préservation sanctuarisées

A la différence de la plupart des pays –en particulier les pays industrialisés, où l’on tolère dans les parcs nationaux l’agriculture, l’élevage, les villages, le tourisme ...- les Unités de Conservation et de Protection Intégrale du Brésil (443.000 km2), dans leur grande majorité, n’admettent même pas les visiteurs.

Le Brésil est l’un des pays qui a le plus conservé ses forêts

L’Europe (hors Russie) représentait il y a quelques siècles plus de 7% des forêts de notre planète, mais seulement 0,1% aujourd’hui.
Dans le même temps, l’Afrique est passée de 11% à 3,4%, l’Asie de 23,6% à 5,5%, tandis que l’Amérique du Sud a vu son poids s’accroître, passant de 18,2% à 41,4%.
Le Brésil seul, grâce à la préservation de ses forêts, est passé de 9,8% à 28,3% et pourrait bientôt détenir, si ces tendances se confirment, 50% des forêts de la planète.

La déforestation de l’Amazonie a diminué de 80%

Cette assertion peut sembler fausse au regard des derniers rapports, qui font état d’une augmentation de la déforestation de 28% en 2013.
Mais il convient de relativiser ce chiffre, puisque l’année de référence, 2012, est celle d’un record : celui de la plus faible déforestation enregistrée depuis près d’un siècle.
De façon plus globale, le niveau de déforestation a considérablement diminué au Brésil durant la dernière décennie.
L’objectif fixé pour 2020, de 3.500 km2 de déforestation annuelle, pourrait même être atteint dès 2016.

Le Brésil est le seul pays exigeant des agriculteurs la préservation d’un minimum de 20% de forêt native sur leurs propriétés

En 2006, on dénombrait sur les propriétés agricoles 858.000 km2 de forêts (soit 10% du territoire national), dont 500.000 km2 au titre de Réserve Légale.
En vertu des dernières lois environnementales, cette proportion devrait atteindre 60% du territoire national, un exemple unique au monde.

Pour plus d’informations sur la question de la déforestation au Brésil et son évolution depuis une dizaine d’années, lire dans Défis Sud cet entretien avec René Poccard.

Jobim et la cause environnementaliste

A quand remonte la prise de conscience par les autorités fédérales ?
Et quelle influence peuvent avoir eu les artistes qui ont, comme souvent, joué le rôle de lanceurs d’alerte ?
Difficile à dire ...

Toujours est-il que Tom Jobim fait sans conteste partie de ceux qui, très tôt, ont composé sur ce thème, attirant l’attention du public sur la nécessité, urgente, de préserver l’environnement2.

Témoignage de cet engagement à dimension politique, sa chanson "Borzeguim", composée en 1986, dont le titre explique l’intention et donne le ton.
Le terme borzeguim désigne une chaussure montante en cuir, utilisée par l’armée brésilienne jusqu’au milieu du XXe siècle.
A l’instar de la ranger, elle fut largement adoptée par la population civile, pour les travaux des champs, les travaux en forêt, la chasse ...
Jobim en fait astucieusement le symbole d’une agression pour lui caractérisée, un symbole qu’il interpelle vertement pour remettre en cause son rôle néfaste et l’inviter sans détour à laisser la nature en paix.

Nous proposons en écoute la version interprétée par Jobim et son groupe lors du festival de jazz de Montréal en 1986.

Les amateurs pourront savourer l’intégralité du concert

1 On ne parle ici que des déprédations "légitimes".
En matière d’outrage à l’environnement, nous pourrions également évoquer les dégâts occasionnés par les garimpeiros, ces mineurs le plus souvent clandestins qui utilisent le mercure, l’un des produits les plus toxiques qui soient.
Ou les trafiquants de bois précieux qui abattent les arbres les plus rares et les plus grands, défigurant durablement les aires boisées.
Ou encore les braconniers et autres trafiquants d’animaux qui déciment des populations d’espèces, pour certaines en danger d’extinction.

2 Ecologiste avant l’heure, Jobim déclara : "Ces chansons que j’ai composées, Dindi, Borzeguim, Águas de Março, et bien d’autres, sont toutes inspirées par la forêt. La forêt atlantique regorge de vie (...). La forêt est belle, très belle ! On peut s’y promener indéfiniment sans jamais cesser de s’émerveiller de son exubérance, de sa richesse. Comme le disait Drummond (Carlos Drummond de Andrade, poète, journaliste et homme politique brésilien du XXe siècle), "c’est une donation illimitée et une éternelle ingratitude".

Borzeguim (1986)
Antônio Carlos Jobim

Borzeguim,
Deixa as fraldas ao vento
E vem dançar
E vem dançar
  Borzeguim,
Laisse les langes voler au vent
Et viens danser
Et viens danser
   
Hoje é sexta-feira de manhã
Hoje é sexta-feira
Deixa o mato crescer em paz
Deixa o mato crescer
Deixa o mato
  Aujourd’hui c’est vendredi matin
Aujourd’hui c’est vendredi
Laisse la forêt pousser en paix
Laisse la forêt pousser
Laisse la forêt
   
Não quero fogo, quero água
(deixa o mato crescer em paz)
Não quero fogo, quero água
(deixa o mato crescer)
  Je ne veux pas de feu, je veux de l’eau
(laisse la forêt pousser en paix)
Je ne veux pas de feu, je veux de l’eau
(laisse la forêt pousser)
   
Hoje é sexta-feira da paixão
sexta-feira santa
Todo dia é dia de perdão
Todo dia é dia santo
Todo santo dia
  Aujourd’hui c’est vendredi de la passion
vendredi saint
Chaque jour est jour de pardon
Chaque jour est saint
Chaque sainte journée
   
Ah, e vem João e vem Maria
Todo dia é dia de folia
Ah, e vem João e vem Maria
Todo dia é dia
  Ah, voici Jean et Marie
Chaque jour est jour de folie
Ah, voici Jean et Marie
Chaque jour est jour
   
O chão no chão
O pé na pedra
O pé no céu
  Le sol sur le sol
Le pied sur la pierre
Le pied dans le ciel
   
Deixa o tatu-bola no lugar
Deixa a capivara atravessar
Deixa a anta cruzar o ribeirão
Deixa o índio vivo no sertão
Deixa o índio vivo nu
Deixa o índio vivo
Deixa o índio
Deixa, deixa
  Laisse le tatou chez lui
Laisse le capivara1 traverser la route
Laisse le tapir traverser la rivière
Laisse vivre l’indien dans le sertão2
Laisse vivre l’indien, nu3
Laisse vivre l’indien
Laisse l’indien
Laisse, laisse
   
Escuta o mato crescendo em paz
Escuta o mato crescendo
Escuta o mato
Escuta
  Ecoute la forêt qui pousse en paix
Ecoute la forêt qui pousse
Ecoute la forêt
Ecoute
   
Escuta o vento cantando no arvoredo
Passarim passarão no passaredo
Deixa a índia criar seu curumim
Vá embora daqui coisa ruim
Some logo
Vá embora
Em nome de Deus !
  Ecoute le vent qui chante dans le bosquet
Les oiseaux qui passeront en nuée4
Laisse l’indienne élever son petit
Va-t’en d’ici, nuisible
Disparais, maintenant
Va-t’en
Au nom de Dieu !
   
E fruta do mato
 C’est le fruit de la forêt
Borzeguim,
deixa as fraldas ao vento
E vem dançar
E vem dançar
  Borzeguim,
Laisse les langes voler au vent
Et viens danser
Et viens danser
   
O jacu já tá velho na fruteira
O lagarto teiú tá na soleira
Uiraçu foi rever a cordilheira
Gavião grande é bicho sem fronteira
Cutucurim
Gavião-zão
Gavião-ão
  La pénélope5 est adulte dans son arbre fruitier
Le téju6 est sur le pas de la porte
La harpie est partie revoir la cordillère
Ce grand épervier est un animal sans frontière
Harpie7
Grand épervier
Epervier-er
   
Caipora do mato é capitão
Ele é dono da mata e do sertão
Caapora do mato é guardião
É vigia da mata e do sertão
(Yauaretê, Jaguaretê)
  Caipora8 est le capitaine de la forêt
Il est le propriétaire de la forêt et du sertão
Caapora est le gardien de la forêt
Il est le vigile de la forêt et du sertão
(Yauaretê9, petit jaguar)
   
Deixa a onça viva na floresta
Deixa o peixe n’água que é uma festa
Deixa o índio vivo
Deixa o índio
Deixa
Deixa
  Laisse le jaguar vivre dans la forêt
Laisse le poisson dans l’eau, que c’est une fête
Laisse l’indien vivre
Laisse l’indien
Laisse
Laisse
   
Dizem que o sertão vai virar mar
Diz que o mar vai virar sertão
Deixa o índio
Dizem que o mar vai virar sertão
Diz que o sertão vai virar mar
Deixa o índio
Deixa
Deixa
  On dit que le sertão va se transformer en mer10
On dit que la mer va se transformer en sertão
Laisse l’indien
On dit que la mer va se transformer en sertão
On dit que le sertão va se transformer en mer
Laisse l’indien
Laisse
Laisse

1 Le capivara (ou capybara) est le plus gros rongeur au monde. C’est un mammifère social semi-aquatique, endémique d’Amérique du sud.

2 Le terme "sertão" est une abréviation de "desertão", grand désert. Il désigne originellement tout l’intérieur du Brésil, immense territoire vierge et non colonisé. Aujourd’hui il est plutôt utilisé pour désigner seulement la zone aride et semi-désertique qui couvre l’essentiel du Nordeste (à l’exception de la région littorale).

3 Ici Jobim joue avec les mots. Il y a d’abord cette technique, largement utilisée dans la chanson, de répétition du même vers progressivement raccourci, mais qui toujours fait sens.
Dans le vers précédent, il demande à laisser vivre l’indien dans le sertão, soit "Deixa o índio vivo no sertão".
Le mot "no" (dans le), se prononce en portugais comme le mot "nu" (nu).
En réduisant le vers, il s’agit maintenant de laisser l’indien vivre dans son état naturel, nu.

4 Encore un subtil jeu avec le mot oiseau (passaro).

5 La pénélope est un oiseau de la famille des gallinacés, endémique d’Amérique du sud.

6 Teju : grand lézard carnassier des Antilles et d’Amérique du Sud équatoriale.

7 Jobim utilise les deux mots qui désignent la harpie au Brésil : uiraçu et cutucurim (tous deux d’origine indigène).

8 Caipora est un personnage de la mythologie tupi-guarani. Le terme provient du mot tupi "caapora", qui signifie "habitant de la forêt". Incarnation de l’esprit de la forêt, Caipora défend particulièrement les animaux. Il est le plus souvent représenté sous la forme d’un indien adolescent chevauchant un cochon sauvage et armé d’une lance.

9 Encore un jeu de mot entre deux termes à la prononciation très proche, et aux références multiples.
Yauaretê est le nom d’un village isolé au cœur de la forêt amazonienne (dans l’Etat de l’Amazonas).
C’est également une façon d’écrire l’autre mot qui complète le vers, "Jaguaretê", qui signifie "petit jaguar".
Jobim rend-il ici hommage à Milton Nascimento, autre monument de la musique brésilienne ?

10 Cette prophétie qui annonce de grands bouleversements est attribuée à Antonio Conselheiro, charismatique leader religieux de Canudos.
Considérée aujourd’hui, elle évoque inévitablement les changements climatiques observables et/ou annoncés sur notre planète.
Il semble cependant qu’à l’époque où elle fut énoncée, elle renvoyait plutôt à l’idée d’une révolution d’ordre social. A travers son étude approfondie de la guerre de Canudos, l’écrivain Euclides da Cunha mit en évidence l’existence de deux "Brésils". L’un, du littoral, qui correspondrait aux idées de modernisme et de progrès de l’époque.
L’autre, de l’intérieur (du sertão), étant au contraire synonyme de sous-développement économique et social, et de conservatisme.
Cette prophétie est également évoquée dans Sobradinho, chanson environnementaliste de Sá e Guarabyra.

Merci au professeur Marcos Zacariades, de l’Université de Igatu (BA), de sa collaboration pour la réalisation de cette page.