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La capoeira, entre art et lutte
Par Edouard Seghur

Longtemps réprimée, la capoiera est aujourd’hui enseignée à travers le monde entier. Retour sur une histoire afro-brésilienne.

Un art de résistance afro-brésilien

Pour résister et s’affranchir, les esclaves africains, déportés sur les côtes brésiliennes dès le XVIe siècle, vont développer peu à peu secrètement une forme de lutte déguisée en danse : la capoeira.
Né, semble-t-il, près de Salvador, dans l’Etat de Bahia, cet art martial est bien brésilien, mais il a été sans aucun doute inspiré par des techniques de combat employées depuis très longtemps par les armées au Congo, en Angola ou au Gabon, pays d’origine de nombreux esclaves, ou lors de cérémonies rituelles africaines.
Réprimée, cette danse pour le moins subversive –elle dissimule un entraînement au combat– est alors pratiquée dans la clandestinité par les esclaves au Brésil.
Selon de nombreuses sources, la capoeira aurait été développée dans les "quilombos", ces refuges d’esclaves en fuite créés dans des endroits peu accessibles pour échapper et résister à leurs tortionnaires.
Le plus célèbre, le quilombo de Palmares, fondé par des esclaves ayant fui les plantations de sucre, près de la Montagne Barrigua, a existé durant plus d’un siècle et a fait l’objet de nombreux chants capoeiristes, vantant notamment Zumbi dos Palmares (1655-1695), leader emblématique de la rébellion noire au Brésil.

Une pratique longtemps interdite

Après l’abolition de l’esclavage au Brésil en 1888, la capoeira est encore perçue comme dangereuse par les autorités, pour son côté rebelle, mais aussi par le fait qu’elle est utilisée par quelques voyous de bandes rivales appelés "maltas de capoeira", qui sèment la terreur dans les villes.
Les "capoeiristas" y ont recours pour régler leurs comptes dans des affrontements très vifs, voire sanglants.
En 1890, le Brésil, dans le but d’interdire le mouvement d’expansion de cette pratique, créé un délit qui punit ceux qui se rendent coupables de "capoeiragem" (soit "l’exercice de la capoeira").

Vers une légalisation

Il faudra attendre le début du XXe siècle pour que la capoeira soit peu à peu reconnue comme discipline à part entière.
Mestre Bimba (1900-1914) –de son vrai nom Manuel dos Reis Machado- ouvre la première académie de capoeira en 1932, à Salvador, dans le but de revivifier la capoeira, en voie de disparition.
Il créé une nouvelle méthode d’enseignement –des académies très hiérarchisées en maître et élèves– et un nouveau style : la "capoeira Regional".
Sa force ? Mestre Bimba réussit à transformer une pratique de combat de rue en un véritable lutte structurée, avec des règles bien précises.
En 1941, c’est au tour de Mestre Pastinha (1889-1991) d’ouvrir son école de "capoeira Angola", en insistant, cette fois, sur le caractère traditionnel de la capoeira.

Grâce à ces deux emblématiques "mestres", vénérés par tous les capoeiristes aujourd’hui, la capoeira, plus de 400 ans après sa création, est enseignée et pratiquée pour la première fois, en dehors de cercles marginaux, dans de véritables salles d’entraînement.
En 1940, la loi qui interdisait la capoeira est abrogée. Nombre d’intellectuels et d’artistes brésiliens évoquent dans leurs œuvres, fascinés, les subtilités de cet art historique.

Une pratique mondiale

La capoeira se développe ainsi rapidement, via des académies qui pullulent partout dans le pays.
Aujourd’hui, cette lutte est ainsi pratiquée dans les écoles, à l’université et même dans... les écoles de police au Brésil !
On estime quelquefois à 500.000 personnes le nombre de capoeiristes brésiliens.
Mais existe toujours la capoeira de rue, qui se déroule dans l’espace public et à laquelle tout le monde peut participer. Cette "roda de capoeira"("ronde, ou cercle de capoeira", car traditionnellement les participants se disposent en cercle) a été inscrite au patrimoine immatériel de l’humanité en 2014 : "La capoeira est une pratique culturelle afro-brésilienne qui relève à la fois du combat et de la danse et peut être considérée comme une tradition, un sport et même une forme d’art. Célébration née de la résistance contre toutes les formes d’oppression, le cercle de capoeira est un espace rituel où les danses et les chants sont exécutés et transmis de maîtres à disciples au moyen de la formation et de l’imitation".
Dans le monde entier même, de Paris à New-York, ce langage corporel –également moyen d’auto-défense– séduit beaucoup de personnes, attirées par son côté spectaculaire, sa musicalité et l’énergie qui s’en dégage lors de ses représentations.

A quoi ressemble la capoeira ?

Très acrobatique, voire athlétique, la capoeira contient un ensemble très large de techniques allant des coups de pieds aux esquives en passant par les balayages...
Le ginga –soit "jeux de jambes" en portugais– est cependant le mouvement de base. C’est la fluidité et la souplesse du geste et son expressivité qui permet de repérer un grand capoeriste. Dans cette pratique, les pieds sont particulièrement sollicités.
Pour effectuer des coups de pieds ou des acrobaties (floreis), les lutteurs, qui s’affrontent lors des "jogos" (jeux),sont souvent en appui ou en équilibre sur leurs mains.
Les joueurs s’affrontent au milieu d’une "roda" (ronde). A l’intérieur de ce cercle, les capoeiristes passent deux par deux pour jouer et exécuter des figures. Le spectacle ne se déroule pas seulement au centre de la roda : il y a un véritable échange entre tous les protagonistes, notamment avec les musiciens et ceux qui regardent et encouragent par leurs chants et leurs claquements de mains.
Les instruments ? Ils sont d’origine africaine pour la plupart.
Le berimbau, arc musical à une corde (métallique), muni d’une calebasse de résonance, mène l’orchestre et dirige la synchronisation et le rythme du jeu des capoeristes.
L’accompagnent le pandeiro (percussion avec des cloches), l’agogo et l’atabaque, sorte de tambour en bois.
"Les cercles de capoeira sont constitués d’un groupe de personnes, hommes et femmes, comprenant un maître, un contremaître et des disciples. Le maître est le détenteur et le gardien des connaissances contenues dans le cercle ; il est chargé d’enseigner le répertoire et de maintenir la cohésion du groupe tout en veillant au respect d’un code rituel.Le cercle de capoeira permet aussi l’affirmation du respect mutuel entre communautés, groupes et individus, encourage l’intégration sociale et la mémoire de la résistance à l’oppression historique", note l’Unesco.

Pour aller plus loin : Capoeira infos